Défendons le Grade !

Les unités de mesures d'angles :

Le degré : c'est la plus connue et la plus utilisée. Son origine se perd dans la nuit des temps. Elle vient des anciens babyloniens qui avaient adopté un système de numération en base 60 et qui avaient constaté qu'une année durait approximativement 360 jours. Ils ont donc divisé le cercle en 360 degrés, puis chaque degré en 60 minutes...

Le radian : c'est la préférée des matheux. Elle fait correspondre le périmètre du cercle avec son rayon. Il paraît que ça favorise les calculs de trigo...

Le tour : Celle-là est peu connue et pourtant tout le monde l'utilise : un tour, un demi-tour, un quart de tour... Les physiciens, les mécaniciens et les danseurs la connaissent bien.

Le grade : Inventée par les révolutionnaires français de 1794, dans leur grande volonté de remplacer toutes les mesures baroques par un système cohérent, simple, et décimal. Elle est peu utilisée aujourd'hui, sauf par les géomètres topographes et les militaires... C'est elle que nous voulons réhabiliter, tout au moins en ce qui concerne la navigation.

 

La situation actuelle :

Actuellement les marins utilisent le degré dans toutes les mesures impliquant des angles. Et elles sont très nombreuses dans leur domaine :

- Le positionnement : la latitude est la position angulaire d'un point par rapport à l'équateur terrestre. Elle est actuellement comptée de 0° (équateur) à 90° (pôle). Elle peut être donc Nord ou Sud, selon l'hémisphère où on se trouve. La longitude est la position angulaire d'un point par rapport à un méridien de référence. Le méridien actuellement utilisé est celui de Greenwich (banlieue de Londres). Par le passé, chaque pays avait son propre méridien de référence, en général celui de sa capitale. La longitude est comptée sur un demi-tour de la Terre (180°) à l'Est ou à l'Ouest de Greenwich.

- Le cap : c'est la direction vers laquelle pointe la proue d'un navire. Le 0° est la direction du Nord, 90° celle de l'Est, 180° le Sud et 270° l'Ouest, avec toutes les valeurs intermédiaires, évidemment.

- La route : c'est la direction effectivement suivie par le navire, c'est à dire le cap éventuellement perturbé par le vent, le courant, la déclinaison magnétique, la déviation du compas ... C'est aussi la direction à suivre pour rallier deux points.

- Le relèvement : c'est la direction dans laquelle on observe un amer, un autre navire... Elle se compte comme le cap, par rapport au Nord.

- Le gisement : c'est un relèvement ou un cap mais dont le point 0° est la proue du navire. Ainsi, on peut donner une direction par rapport au navire lui-même. Un objet dont le gisement est 45° est sur tribord avant ...

- La distance : le mille (avec 2 L) nautique, mesure de distance des marins, n'est pas, comme beaucoup le croient, une mesure anglaise. C'est la longueur de l'arc intercepté à la surface de la terre par un angle d'une minute au centre du globe. Ainsi, si dans l'hémisphère Nord un navire parcourt 60 milles nautiques plein Sud, sa latitude diminuera exactement de 1°. Notons tout de suite que cela n'est vrai que sur les "grands cercles", ceux dont le centre est confondu avec le centre du globe.
De cette définition, on déduit que le tour de la terre faisant 40000 km (voir plus bas), et 360°, soit (360 x 60 =) 21600', il fait aussi 21600 milles marins. Ce qui explique que la longueur d'un mille marin soit de (40000 / 21600 =) 1.852 km, environ.
Cette corrélation entre distance et angle est extrêmement utile dans tous les calculs de position, Navigation Astronomique, calculs de routes, orthodromie....

- La vitesse d'un navire est exprimée en nœuds ce qui équivaut à : "milles par heure". Naviguer à 6 nœuds, cela veut dire "6 milles nautiques par heure" (11 km/h, environ).


Le système métrique :

Lors de la Révolution Française, en 1789, l'une des revendications revenant le plus souvent dans les cahiers de doléances présentés par le peuple aux États Généraux était le désir d'uniformisation des unités de poids et mesures utilisées dans le royaume. En effet, à cette époque, il existait un nombre incalculable d'unités de mesures différentes, aussi bien pour les longueurs que pour les poids, les contenances ou les surfaces. Ces mesures variaient selon les professions, le lieu et parfois l'époque. Il était même très fréquent qu'une unité ayant le même nom n'ait pas la même valeur en deux communes voisines. De plus ces mesures avaient des sous-divisions fractionnaires, comme les mesures américaines actuellement et les calculs étaient complexes. Cette disparité rendait le commerce difficile et facilitait les fraudes.
Aussi, très rapidement, les scientifiques révolutionnaires se sont attelés à l'immense tâche de définir de nouvelles normes. Se référant pour cela à de très nombreux textes et analyses qui avaient déjà été publiés dans la période pré-révolutionnaire, ils se sont attachés à mettre en place un système de mesure qui soit à la fois basé sur une donnée naturelle, mais indépendant du lieu ou de la culture de celui qui l'applique. Exit donc les pouces, les coudées ou les pieds, et application du système métrique décimal.
Après maintes tergiversations et discussions, la décision a été prise de baser tout le système sur une unité de longueur. Pour respecter le principe d'universalité, il a été décidé que cette longueur de base serait liée au périmètre terrestre passant par les pôles. Des savants ont donc mesuré avec une grande précision la longueur d'un méridien, entre Dunkerque et Barcelone, et même, pour vérifier cette fameuse universalité, dans la cordillère des Andes !(1)
Il a été ensuite décidé que la mesure-étalon du système métrique serait égale à la dix-millionième partie du quart du périmètre terrestre ainsi mesuré, soit la distance équateur-pôle. On a appelé cette mesure-étalon "le mètre". Le quart du périmètre terrestre s'est donc retrouvé (à posteriori) mesurer exactement 10 millions de mètres et le périmètre entier 40 millions de mètres, ou 40.000 km(2)
Le mètre a ensuite reçu les multiples (décamètre, hectomètre, kilomètre...) et sous-multiples (décimètre, centimètre, millimètre...) que nous connaissons, sur la base des puissances de 10.

De ce mètre, les savants du 18° siècle ont fait découler toutes les autres mesures courantes du système métrique de base :

- Surfaces : mètre carré, centimètre carré, are (100 m²), hectare (10000 m²)...etc...
- Volumes : mètre cube, décimètre cube, stère (= 1m3 de bûches)...
- Contenance : 1 litre = 1 décimètre cube...
- Poids : 1 kilogramme = poids d'un litre d'eau pure à 4°...

Tout à leur bel enthousiasme et sur leur élan, ils ont aussi créé une mesure angulaire : le grade.


Le grade

Inventé en 1794, le grade était destiné à remplacer le degré et avait pour ambition d'appliquer le système métrique aux marins...
En effet, on a vu que pour les marins les angles et les distances ont pour ainsi dire la même unité : le mille marin ou la minute d'arc. Les savants du 18° ont donc décidé logiquement d'appliquer aux mesures d'angles la même méthode qui leur avait si bien réussi pour les distances. Partant du fameux quart du périmètre terrestre ils décidèrent que cette angle-distance ferait 100 grades. Et que chacun de ces grades contiendrait 100 centigrades. Soit (100 x 100 =) 10000 centigrades dans le quart du périmètre terrestre. Or on a vu que ce 1/4 de périmètre mesurait 10000 km. Donc 1 centigrade équivaut à 1 km, comme 1 minute équivaut à 1 mille. La révolution était géniale. Trop, peut-être. Les marins, espèce traditionaliste, n'adoptèrent jamais le grade et restèrent à leurs degrés et leurs milles compliqués à utiliser et à calculer, mais l'habitude...

Pourtant, le grade présente de nombreux avantages :

- il uniformise les mesures maritimes et terrestres : sur terre nous parlons en kilomètres, et en kilomètre/heures tous les jours, dans nos voitures, durant nos voyages... C'est une mesure que nous avons intégrée complètement. Même si vous êtes marin plaisancier, êtes vous sûr de n'avoir jamais converti en kilomètres une distance qui vous était donnée en milles nautiques ?

- il facilite la compréhension des directions : la rose de 360° est tout à fait artificielle, on s'est même aperçu depuis longtemps que l'année ne faisait pas 360 jours, mais 365. Admettre que l'Est est à 100gr, le Sud à 200gr et l'Ouest à 300gr n'est pas plus compliqué. Et que dire des valeurs intermédiaires ! Franchement, une direction de 150gr ne vous parle t'elle pas plus immédiatement qu'un cap de 135° ?

- il facilite les calculs : soyons honnêtes, le système décimal nous est maintenant totalement familier. Diviser un angle de 143° 37' par 2 est autrement moins évident que de diviser 159,58gr par 2. En quelques secondes, de tête, vous avez obtenu 79,79gr. Et même s'il était nécessaire de poser la division sur une feuille de papier, avouez que vous seriez bien en peine d'effectuer l'opération en sexagésimal, alors qu'en décimal c'est du niveau CM2. Et si, décidément, une calculatrice vous est indispensable, une simple calculette de ménage "4 opérations" vous tirera d'affaire, au lieu de l'incompréhensible calculatrice scientifique nécessaire pour les degrés.

 

Alors, amis marins, entrons dans le 21ème siècle en redonnant vie avec enthousiasme à l'esprit révolutionnaire et moderniste de nos lointains ancêtres :

- Utilisons le grade au lieu du degré !

- Exigeons qu'une échelle en grades soit ajoutée à l'échelle en degré bordant nos cartes marines, tout comme elle borde encore les cartes terrestres de l'IGN !

- Parlons dés à présent en kilomètres et en centigrades, au lieu de milles et de minutes, et adoptons le banal kilomètre/heure en lieu et place de l'antique et dépassé nœud !

Lançons dès aujourd'hui la grande croisade pour la réhabilitation du grade, plus simple, plus moderne, plus universel.

Et, dans le même ordre d'idées : Abolissons toutes les mesures non métriques et non décimales : ne parlons plus de pieds pour mesurer la longueur de nos chers bateaux ! Un 33 pieds n'existe plus, c'est un 10m, tout simplement !

(1) : Pour en savoir plus sur les mesures de la terre au 18° siècle, voyez le livre de Arkan SIMAAN "La science au péril de sa vie"
(2) : Plus tard, on s'est aperçu que le périmètre terrestre ne valait pas exactement 40.000 km. Mais, pour ne pas modifier la longueur initiale du mètre, on a préféré en modifier la définition. Aujourd'hui, un mètre est la distance parcourue par la lumière en 1/299 792 458 seconde.

Vous avez lu ma prose jusqu'ici ?! Félicitations ! Alors, bien sûr, vous avez bien compris que tout cela n'était qu'un jeu, et que mon seul but était de nous amuser en vous proposant quelques minutes de réflexion sur un sujet qui, ne serait-ce qu'historiquement, présente quand même quelque intérêt.
Inutile donc de m'agonir d'injures à cause de ma "manie rétrograde" ni même, accessoirement, de monter une pétition en faveur de "ma proposition géniale"... mais vous pouvez quand même donner votre avis ci-dessous...